Catherine Joffroy : « J’ai voulu prendre, à 18 ans, la nationalité soviétique »

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Catherine Joffroy  :
«  J’ai voulu prendre,
à 18 ans,
la nationalité soviétique  »

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Catherine Joffroy

est avocate associée au sein du cabinet Dentons.

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Venue en Russie en 1978,

alors qu’elle n’était qu’une adolescente,

elle ne s’en est jamais détournée

et y séjourne, depuis, plusieurs mois par an.

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Rencontre avec une férue de la Russie.

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Une interview reprise du site Le Courrier de Russie 

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Le Courrier de Russie  : D’où venez-vous  ?

Catherine Joffroy  : Je suis née dans l’est de la France, puis ai grandi à Toulouse.

LCDR  : Pourquoi la Russie  ?

C.J.  : Mon père, professeur de médecine, voulait que j’apprenne le russe  : en tant qu’anti-communiste, il pensait qu’il fallait connaître la langue de l’«  ennemi  ». Il disait  : Si ton ennemi d’aujourd’hui devient ton ami de demain, ce que je te souhaite par-dessus tout, tu auras dix ans d’avance sur tout le monde. Ce qui était assez visionnaire  ! Si ça a d’abord impliqué de changer de lycée, ça voulait dire aussi me rendre en URSS dès l’adolescence. Au départ, j’étais contre, évidemment, mais ensuite, je suis tombée totalement amoureuse de la langue russe  : ça a été pour moi une véritable révélation, un coup de foudre.

LCDR  : À quand remonte votre premier séjour en Russie  ?

C.J.  : À 1978 – j’avais 15 ans. Pour les mineurs, à l’époque, la seule possibilité de voyager en Union soviétique était de passer par l’association France-URSS, très engagée dans le combat pour le communisme.

LCDR  : Et ça vous a plu  ?

C.J.  : À partir de cette année 1978, j’ai passé en URSS deux à trois mois par an tous les ans, soit la totalité des vacances scolaires – même l’hiver  ! J’étais complètement accro  ! Nous apprenions le russe et le marxisme-léninisme, et nous séjournions dans des camps de pionniers. Plus je découvrais le pays, plus ça me plaisait.

«  Rien dans les magasins, rien sur les étagères, mais tout sur la table  »

LCDR  : Qu’est-ce qui vous plaisait  ?

C. J.  : J’ai découvert des gens de tous horizons, de toutes cultures, ce furent des années vraiment fabuleuses. Ces années n’avaient rien à voir avec la Russie d’aujourd’hui. Les gens n’avaient rien, et moins ils possédaient, plus ils donnaient  : rien dans les magasins, rien sur les étagères, mais tout sur la table. Il y avait une solidarité très spécifique, une entraide véritablement fraternelle qui, j’imagine, a probablement existé en France après la guerre. Et puis, les étrangers étaient accueillis de façon incroyable (et vous savez à quel point les Russes aiment les Français, ça, ça n’a pas changé malgré tout)  : les gens avaient soif d’échanger, ils venaient nous parler, nous invitaient chez eux – et prenaient des risques en le faisant. Bref, j’étais adolescente, et je ne voyais que le bon côté des choses.

LCDR  : Aucun souvenir négatif, vraiment  ?

C. J.  : Il y a une seule expérience qui m’a traumatisée. Un jour, je suis allée dans une ville interdite aux étrangers – je voulais faire une surprise à des amis qui y habitaient. Je ne l’ai su que des années après, mais j’ai été trahie par quelqu’un de mon entourage  : trois hommes du KGB m’attendaient à la descente du train, et j’ai subi plusieurs heures d’interrogatoire – comme dans les films. J’ai été renvoyée en France sur-le-champ et j’ai bien cru que je ne pourrais jamais revenir. Mais les services ont rapidement compris que j’étais tout sauf une espionne, que j’étais juste… eh bien, une jeune fille.

LCDR  : Comment étaient perçus ces voyages répétés par votre entourage, en France  ?

C.J.  : Tout le monde craignait  que je sois endoctrinée. Mes parents surtout ont pris peur à mes 18 ans – à juste titre, car à l’époque, je voulais prendre la nationalité soviétique  ! J’étais tellement passionnée  ! Le tout s’est soldé par une année complète sans voyage en Russie. Je ne sais pas si j’étais endoctrinée… j’étais totalement déconnectée de la politique. Pour moi, ce qui comptait, c’étaient les êtres humains, la culture, la langue russe… tout était tellement convivial, amical, aux antipodes de l’individualisme. Je n’ai jamais été ni pour, ni contre  : et ça, en France, à l’époque, ce n’était pas compréhensible.

«  La chute du mur a constitué la deuxième plus grande aventure de ma vie  »

LCDR  : Quand êtes-vous finalement venue en Russie pour des raisons professionnelles  ?

C.J.  : En 1990, j’ai prêté serment  : j’avais suivi des études de droit des affaires en France. J’ai tout fait pour que mon métier me permette de continuer à voyager et parler russe. J’étais la seule avocate française à l’époque, je pense, à avoir déjà une telle connaissance du pays, et j’ai rejoint un cabinet d’avocats parisien, où j’étais chargée de la zone de l’ex-URSS. Pendant neuf ans, j’ai fait des allers-retours en Russie tous les mois, car j’étais responsable du bureau de Moscou. La chute du mur a donc constitué la deuxième plus grande aventure de ma vie  : c’était le Far East  !

LCDR  : Quels dossiers vous ont le plus marquée, en tant qu’avocate  ?

C.J.  : Un des dossiers les plus incroyables que j’aie eu à traiter fut celui d’un Français qui voulait implanter des usines de transformation de bois en république de Komi, pour concurrencer la Finlande toute proche. Pendant des mois et des mois, nous avons négocié avec le ministre des forêts de l’époque, Pouchkov, le premier bail forestier jamais rédigé en Russie. En 1992-93, j’ai également créé la filiale de la Société Générale à Moscou  : la première banque étrangère, à l’époque, à avoir reçu une licence de la Banque centrale.

LCDR  : Et puis  ?

C.J. : En 1999, le cabinet Jeantet, où j’exerçais, a explosé, et les bureaux étrangers ont fermé. J’ai donc rejoint Salans – aujourd’hui Dentons. Et je viens toujours très régulièrement en Russie, environ une semaine à dix jours par mois.

«  Je ne peux pas vivre sans ce pays  »

LCDR  : Pourquoi ne vous êtes-vous jamais installée définitivement  ?

C.J.  : On me l’a proposé. J’adore ce pays. Je ne peux pas vivre sans ce pays. Mais je ne peux pas vivre dans ce pays non plus. Précisément parce que j’y ai vécu. Je le connais. Je sais.

LCDR  : Vous savez quoi  ?

C.J.  : Que j’ai besoin d’être physiquement ici, souvent. Mais que si je l’étais tout le temps, ce serait trop. Tout est trop. Comme j’ai moi-même un caractère entier, excessif, je tomberais rapidement dans cet excès russe… Et je m’y perdrais. J’ai donc trouvé un équilibre qui me convient bien. En France, je reçois aussi des hommes d’affaires russes, je les aiguille. Je peux accompagner les entreprises dans les deux sens. Je conseille des entreprises russes en France et des entreprises françaises en Russie.

 

LCDR  : Quelles sont les plus grandes difficultés des Russes en France, actuellement  ?

C.J.  : Elles résident dans le fait de décoder la complexité de notre système… et de se faire comprendre – aussi parce qu’ils n’ont pas toujours l’art et la manière de faire et peuvent se heurter à des incompréhensions. Et puis, il faut dire qu’ils sont parfois, malheureusement, mal reçus. Aujourd’hui, par exemple, il est devenu extrêmement difficile pour un Russe d’ouvrir un compte bancaire en France, même s’il souhaite juste acquérir une maison.

«  Les banques françaises ne financent presque plus rien en direction de la Russie  »

LCDR  : Et qu’en est-il des sociétés françaises en Russie, après les sanctions  ?

C. J.  : Je n’ai pas eu affaire à des sociétés qui se seraient retirées du marché russe. Tous ceux qui se sont implantés sont toujours là  ; ils font le dos rond en attendant que ça passe, mais ils restent. En revanche, certains projets non réalisés avant la crise ont été mis en sommeil  : essentiellement parce que les banques françaises ne financent presque plus rien en direction de la Russie.

LCDR  : Ressentez-vous un climat de méfiance vis-à-vis de la Russie  ?

C. J.  : La Russie demeure, dans la tête de beaucoup de Français, associée à tout un tas de clichés terrifiants. Les gens sont généralement méfiants, ils n’ont pas la curiosité d’aller au-delà de ce qu’ils peuvent entendre et lire facilement. Ça s’est même empiré avec le temps  ! Une fois sur deux, lorsque l’on propose aux entreprises françaises, PME ou PMI, de s’implanter en Russie, la réponse est négative, sous prétexte que c’est «  trop compliqué  ».

LCDR  : Et est-ce en effet plus compliqué qu’ailleurs  ?

C.J.  : Si on a la volonté de décoder les choses et l’intelligence de bien s’entourer – et je ne parle pas seulement des avocats, mais de manière générale –, ce n’est pas un pays plus difficile qu’un autre  ! Mais tout est relatif, n’est-ce pas  ? Moi je conseille toujours de venir voir – et de ne surtout pas rester dans la capitale. La Russie ce n’est pas Moscou, ce n’est surtout pas Moscou. La Russie, ce sont les villages, c’est là où personne ne va, ce sont les gens, avant tout. Et de là-bas, tout le monde sans exception revient enchanté  !

LCDR  : En tout cas, il est clair que vous, vous l’êtes toujours, enchantée…

C.J.  : Je suis consciente, je pense, de beaucoup de défauts de ce pays – on les connaît tous, et ici, tout n’est pas idéal, évidemment. Mais on parle tellement toujours de ce qui ne va pas – essayons de parler aussi du positif. Les gens arrivent ici angoissés, pleins de ces images négatives en tête, et pourtant généralement, sur place, ils adorent  ! Et nous, Français, nous avons beaucoup de chance, car il suffit de dire d’où l’on vient pour, déjà, être aimé.

«  Les Russes sont entiers, spontanés, excessifs  »

LCDR  : Qu’est-ce qui caractérise les Russes, selon vous  ?

C.J.  : Les Russes sont entiers, spontanés, excessifs, plus «  collectifs  » que nous peut-être, même encore aujourd’hui. Je me souviens, à l’époque soviétique surtout, de cette sensation d’être toujours en groupe. J’étais choyée, jamais seule, on chantait beaucoup… Mais c’est une époque révolue – et j’en éprouve une grande nostalgie.

LCDR  : Alors, laissez-vous aller à cette nostalgie. Racontez-nous Moscou en 1980.

C.J.  : Il y avait une voiture qui circulait par heure, et quand on en apercevait une, c’était quelque chose  ! Tout était absolument gris – mais gris, à tel point  ! Je me souviens aussi de l’odeur. Dans les avions d’Aeroflot, dans les années 1980, ça sentait la naphtaline. C’est bête à dire, mais cette odeur me manque. Comme si vous alliez dans le grenier et que vous retrouviez l’habit d’une grand-mère…

LCDR  : Votre meilleur souvenir  ?

C.J.  : À chaque fois que je reviens, même encore actuellement, je me fais un «  meilleur  » souvenir. Différent, beau à sa manière, émouvant…

LCDR  : Êtes-vous optimiste sur l’avenir de la Russie  ?

C.J.  : Je suis optimiste parce que ça fait presque quarante ans que je vois évoluer ce pays. La Russie est tombée très bas – mais elle est toujours remontée très haut. Ce n’est pas pour rien qu’on dit les «  montagnes russes  », d’ailleurs  ! Elle va surprendre le monde. Les gens ont vécu tellement de choses dures, que j’ai d’ailleurs vues de mes yeux… Imaginez que dans les années Eltsine, ici, aux environs de Moscou, c’était la famine. Les Russes faisaient la queue dès 6h du matin, et s’ils arrivaient à avoir un morceau de beurre l’après-midi, c’était la fête  ! Alors les sanctions, c’est bien peu comparé à tout ce que la Russie a connu.

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http://www.lecourrierderussie.com/societe/des-grenouilles-dans-la-vodka/2015/07/catherine-joffroy-nationalite-sovietique/

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